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« La voiture demeure intimement liée à l’humanisme »

La voiture, si décriée aujourd’hui, a été synonyme de progrès et de liberté. Un historien revient sur le rapport ambigu des Français avec « la bagnole »

La fermeture des voies sur berge, la limitation de la vitesse à 80 km/h, les taxes sur le diesel, la hausse du prix du stationnement, le recours aux entreprises privées pour verbaliser… Depuis plusieurs semaines, pro et anti-voitures s’affrontent, parfois de manière virulente. Pourtant, l’automobile fut aussi, fut d’abord, vecteur de liberté… Mathieu Flonneau*, maître de conférences en histoire contemporaine, est un des rares universitaires à se pencher sur le rôle de l’automobile dans la société. Un regard éclairé sur le rapport ambigu, parfois paradoxal, que les Français entretiennent avec leurs objets roulants.

Le Point : Que vous inspirent les récentes mesures qui exaspèrent tant les automobilistes ?

Mathieu Flonneau : Il s’agit d’une crispation qui consiste à ne voir dans l’automobile qu’une somme d’externalités négatives en occultant toutes les raisons pour lesquelles elle a été plébiscitée par la population française dans le passé. La focalisation se fait uniquement sur les points négatifs en oubliant que la voiture est initiatrice de lien social et, d’une certaine manière, « fait » République. Par conséquent, au-delà des débats parisiens et de la reconstruction revancharde d’un « tout-automobile mythologique », il convient de comprendre que l’automobile joue encore un rôle dans notre société, ce que les récentes Assises de la mobilité ont naturellement constaté.

La position anti-voitures a-t-elle pris le pas sur la position pro-voitures ?

Il s’agit d’une question politique et non politicienne. Je suis embarrassé quand une formation politique se présente comme étant le défenseur des automobilistes. L’automobiliste type n’existe pas ! J’opposerais volontiers les populistes automobiles aux populistes anti-automobiles. Le « débat » mobilise en effet des « populistes écologistes de centre-ville » qui bénéficient d’effets d’aubaine en matière de mobilité et qui regardent les populations habitant en périphérie avec condescendance. Ils ont contribué à reléguer l’automobile en dehors des considérations économiques dont ils bénéficient. Or il y a un service public de l’automobile et de la route. Certes, cette dimension a un coût d’entretien et de mise à jour, donc il est légitime que l’automobile au sens large paie pour son usage de la route, mais pas nécessairement plus qu’elle ne doit.

L ‘automobile est-elle le symbole d’une fracture entre une Franceurbanisée, qui jouit d ‘un service de transports en commun riche, et d ‘une France périurbaine et rurale, pour qui la voiture est indispensable ?

Il y a une forme de pesanteur dans le débat public par rapport aux réalités de ce que sont les mobilités en France. On a cru pouvoir s’affranchir de l’intérêt de l’automobilisme, de ces 74 % de Français qui doivent aller au travail en voiture, ou du fret routier en disant qu’un report modal allait être indolore. Sauf que cette transformation ne fonctionne pas de la façon escomptée. Il ne s’agit pas seulement d’une mauvaise volonté de la part des automobilistes, mais aussi de leurs contraintes en matière d’activité et de transport.

Y a-t-il une corrélation entre les faibles revenus et l ‘importance de la voiture dans le quotidien ?

Il ne faut pas essentialiser et penser l’automobile comme « un marqueur de pauvres », même si le fait de se passer d’automobile est devenu un élément de la panoplie de la distinction dans certains milieux sociaux. Il conviendrait, en revanche, de faire le bilan carbone de ces « citoyens vertueux » : ils ne sont plus dans la contrainte, chère, de la possession d’une automobile, mais ils compensent avec des vols ou des trajets en Uber. Il y a un phénomène de « low-costisation » de l’automobile : il s’agit de faire porter les coûts sur d’autres et éventuellement sur le droit du travail. Sur ce point, l’archaïsme n’est peut-être pas là où on le situe.

Vous dites qu ‘on a oublié le rôle que tenait l ‘automobile durant les Trente Glorieuses 

En dehors d’une contestation marginale, il y a eu à cette époque un consensus social et politique. C’était un vecteur de mobilité et de progrès social, et pas uniquement de déplacements individuels. Cela faisait fonctionner l’économie, et c’est encore le cas. Ce n’est pas anormal de défendre des intérêts différents des Suisses et des Hollandais qui, eux, n’ont pas d’industrie automobile ! Il faut être réaliste, et pas seulement révisionniste, sur l’intérêt national autour de la voiture. Cela ne veut pas dire que l’industrie ne doit pas s’adapter. D’ailleurs, elle ne cesse d’évoluer ! C’est « Schumpeter conducteur » sur un siècle : de la construction, de la destruction de richesses et de valeurs au sens éthique. Les Trente Glorieuses ont parfois été irresponsables sur certains aspects, notamment en matière de sécurité, mais nous avons évolué. Le débat ne mérite pas de disqualifier et de dénier avec ignorance toute valeur à l’automobilisme et s’avancer sur un prétendu « sens de l’histoire » en la matière me paraît très imprudent.

En pleine réflexion sur la mobilité autonome, certains chercheurs estiment que des métiers liés à la route, comme celui de chauffeur routier, sont voués à disparaître dans un horizon proche 

Même sur des voies très définies, qu’on appelle des rails, nous avons gardé des conducteurs ! Même dans les avions, qu’on sait pourtant faire décoller depuis la terre et pour qui le facteur humain est accidentogène, nous conservons des pilotes, voire des copilotes. Nous n’arrivons pas à nous passer de l’homme ! Nous ne sommes pas près de nous passer de conducteurs pour des services en dehors de corridors ou de quelques niches bien délimités. De ce point de vue, « l’automobilisme à l’ancienne » n’est pas totalement mort. En revanche, il convient d’assimiler les effets de sa transformation sur le plan énergétique et de poursuivre son adaptation aux milieux urbains.

À l ‘instar des années 1970 ou 1980, l ‘automobile fait-elle toujours rêver ?

Le champ de l’imaginaire reste important, car il touche à des éléments qui sont liés à la liberté individuelle, ce qui est incontournable dans un écosystème social de plus en plus virtuel et aliénant, qui déresponsabilise. Or l’essence même de l’automobilisme, c’est la responsabilité individuelle et la liberté individuelle, deux aspects qui vont de pair. La voiture demeure intimement liée à l’humanisme puisqu’elle suscite des moments de partage et de convivialité. Dans le même temps, elle est un universalisme, car, qu’on le regrette ou non, il y en a partout sur la planète.

Claude Lelouch, qui a si souvent mis l’automobile en valeur dans ses films, explique qu ‘« il faut toujours avoir une voiture au-dessus de ses moyens » 

Il s’agit d’une lecture statutaire qui perdure. Aujourd’hui, symétriquement, posséder une voiture électrique est le témoin d’un pouvoir d’achat important. La Tesla est à ce titre une voiture de distinction puisqu’avant d’être d’avant-gardiste elle est chère. Le désenchantement lié à l’automobile n’est donc pas encore d’actualité.

*Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, CHRI LabEx EHME, président de l’association internationale Traffic Transport and Mobility (T2M), auteur de « L’Automobile au temps des Trente Glorieuses, un rêve d’automobilisme » aux éditions Loubatières et coauteur de « Vive la route ! Vive la République ! » aux éditions de l’Aube.

By | 2018-04-02T19:21:10+00:00 avril 2nd, 2018|Categories: Microsoft|0 Comments

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