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Mai 68, événement ou avènement

Mai 68 a été une manifestation importante d’expression de la puissance populaire contre le pouvoir, qui imprime notre présent mais ne l’a pas déterminé.

Flaubert, cité par Walter Benjamin dans son texte « Philosophie de l’histoire », aurait dit : « Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour ressusciter Carthage. » L’on pourrait dire que la frénésie historiographique qui s’empare des Français en ce cinquantenaire « des événements de Mai 68 » témoigne de cette acedia, « cette paresse du cœur qui désespère de maîtriser la véritable image historique, celle qui brille de façon fugitive », ajoute Benjamin.

N’ajoutons pas au chœur des pleureuses d’une époque disparue celle de la liberté du sexe et des mœurs, celle de la joyeuse contestation. Pas plus que nous n’accréditerons les thèses grincheuses des nostalgiques d’un avant 68, où l’autorité était respectée, la science révérée et le travail unanimement pratiqué.

J’affirme quant à moi que les événements de Mai 68 sont une des expressions fortes du siècle dernier de la puissance populaire par rapport au pouvoir politique ; en ce sens il s’agit de l’avènement d’une époque plus que d’événements historiques. Mai 68 brille dans l’imaginaire contemporain comme un instant éternel, celui des premiers pas d’une éthique de l’esthétique.

Puissance versus pouvoir

S’il y a une idée à laquelle il n’est pas habituel de prêter attention, c’est la distinction entre pouvoir et puissance. La puissance est ancrée dans l’imaginaire commun, dans l’inconscient collectif. Elle est ce qui dynamise et nourrit les représentations communes et seule donne force et vigueur à ceux qui détiennent le pouvoir.

Le pouvoir en revanche est, certes, cette capacité qu’ont ceux qui le détiennent à influer la marche du monde, à édicter les règles du vivre ensemble et à les faire respecter, par un jeu de normes et par la force. Mais quand ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire ne sont plus reliés à l’opinion publique, à la puissance populaire, ce pouvoir n’a plus prise sur elle.

Mai 68 a été une des manifestations importantes d’expression de la puissance populaire contre le pouvoir, je dirais contre toute forme de pouvoir. Ce furent non seulement le pouvoir en place, le général de Gaulle ou le ministre de l’Éducation nationale ou même la police qui furent contestés, mais c’est également toute forme de pouvoir qui était méprisée, déniée. Bien sûr, la déroute des partis d’opposition, le Parti communiste comme le Parti socialiste, démontre ceci, mais également le surgissement sur le devant de la scène de « leaders » sans appartenance politique, du moins au début des événements. C’est le mouvement du 22 mars (Cohn-Bendit, mais aussi Baudrillard, Stourdzé et d’autres), c’est également l’année précédant la prise de la mutuelle étudiante par les situationnistes à Strasbourg et la diffusion de la fameuse brochure « La misère en milieu étudiant ».

Certes, les mots dans lesquels s’exprime ce qui se ressent comme une contestation appartiennent encore au lexique révolutionnaire. Mais de fait les diverses manifestations de 68 s’apparentent plutôt à ce que sont actuellement des rassemblements initiés sur ce qu’il est convenu de nommer « Netactivisme », tels ceux qu’on a pu observer dans les dernières années au Brésil, au Mexique, en Corée (avec la manifestation des bougies) et ces derniers jours aux USA.

En « 68 » (et à voir si ce n’est pas le cas pour dans les révoltes actuelles ?), il n’y avait pas d’objectif politique, de programme rationnel, ni projet lointain. On était ensemble pour être ensemble. Et le monde, en cet instant, nous appartenait.

Non pas événement, mais « avènement »

Les situationnistes, bons connaisseurs de l’histoire du XXe siècle, ont largement inspiré la déclaration de « l’autonomie de l’université de Strasbourg », la première à le faire. Non pas au sens de l’autonomie régionale, ni même bien sûr de l’autonomie gestionnaire des lois actuelles, mais l’autonomie au sens des conseils étudiants, ouvriers, soldats dans les années de la fin de la guerre de 1914-1918. Très clairement la République des conseils de Munich comme d’autres aussi, avec à leur tête des poètes et des peintres, ne visait pas une prise de pouvoir. Pas plus que la révolte des soldats arrachant leurs galons aux épaulettes des officiers. Pas plus que la rébellion des marins de Kronstadt (matée dans le sang par Trotski) contre le pouvoir soviétique tournant le dos au conseillisme. Il s’agissait à cette époque d’affirmer la puissance vitale du peuple après les cinq ans de mortelle et morbide barbarie du combat entre nations, bien plus que de faire accéder au pouvoir une avant-garde très éloignée du peuple.

Certes, Mai 68 n’a pas été un mouvement violent et la répression en a été très douce. Les principaux leaders n’ont eu d’autres sanctions qu’une suppression de leur sursis militaire et quelques groupuscules ont été interdits, pour renaître sans problème d’ailleurs sous d’autres noms. Comparé aux mouvements de rébellion précités, Mai 68 n’a été qu’un jeu.

Mais justement, c’est par cet aspect ludique que 68 inaugure un changement d’époque.

La modernité du sérieux, du rationnel, du politique, du pouvoir prend fin pour laisser place, de manière encore balbutiante à l’époque postmoderne, celle du plaisir, du jeu, de l’onirique, bref d’une forme de réenchantement du monde.

Mais encore une fois, il ne faut pas lire Mai 68 comme étant le début encore moins la cause du passage d’une époque à l’autre. On peut simplement lire dans l’histoire de 68 la saturation des valeurs qui ont fait la modernité et l’émergence en pointillé des valeurs de la postmodernité. C’est pourquoi je dis qu’il s’agit de l’avènement d’une époque, la nôtre, et non pas d’événements expliquant notre époque. Non pas une cause, mais une émergence.

L’instant éternel

La modernité a conçu l’histoire comme une diachronie, chaque événement étant expliqué par le passé et pouvant expliquer l’avenir. La Révolution française, la révolution russe, la révolution chinoise ont déterminé les siècles postérieurs. La prise de pouvoir par de nouvelles élites, supprimant et remplaçant les élites antérieures dès lors qu’elle s’effectuait par la force, a en quelque sorte étouffé la puissance populaire qu’elle avait utilisée pour parvenir à ses fins.

Rien de tel bien sûr en 68. Non seulement parce que le mouvement était réduit malgré tout à une petite part des Français, mais parce que telle n’était pas sa logique. Bien sûr, un certain nombre des élites soixante-huitardes sont passées comme l’a si bien dit mon ami Guy Hocquengheim « du col Mao au Rotary Club ». Remarquons qu’il s’agissait toujours de leaders appartenant à des mouvances léninistes, trotskystes, maoïstes. Il n’empêche, Mai 68 a plus été comme une sorte de première (au sens théâtral du terme) voire de répétition de la mise en scène des valeurs de la postmodernité. Citons la fin de l’individualisme et l’émergence du Nous, l’attention au corps et non plus au seul cerveau, une esthétisation du monde (voir les affiches et les slogans qui détonnent par rapport au style politique antérieur) et bien sûr la première remise en cause du travail comme valeur marchande.

L’interprétation historico-médiatique voit en Mai 68 une césure, une fracture même avec le passé. Je ne dirais pas ça. Mai 68 continue à imprimer notre présent, mais ne l’a pas déterminé. C’est plutôt une sorte de flamme, de lumignon qui continue à briller dans notre imaginaire, une douce nostalgie de la jeunesse passée, un joyeux appétit de vivre ici et maintenant, bref un instant éternel.

(« Être postmoderne », éd. du Cerf. 2018)

By | 2018-04-02T19:23:59+00:00 avril 2nd, 2018|Categories: Microsoft|0 Comments

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